Pourquoi la transition du courant alternatif vers le courant continu est en marche dans de nombreux cas d’usage — et pourquoi l’industrie n’en parle pas encore.

Note de lecture
Dans ce document, DC désigne exclusivement le courant continu (Direct Current). Les centres de calcul sont systématiquement appelés centres de données ou data centers, jamais DC.

En 1893, Nikola Tesla et George Westinghouse ont remporté la « guerre des courants » contre Thomas Edison. Depuis lors, toute l’infrastructure électrique mondiale repose sur le courant alternatif — les fils dans nos murs, les tableaux de distribution, les prises dans nos bureaux. Pendant 130 ans, personne n’a remis ce choix en question.

Aujourd’hui, les conditions ont changé. Pas à la marge — fondamentalement. Et une disruption silencieuse est en cours, portée par trois forces qui convergent simultanément : l’explosion des besoins énergétiques liés à l’intelligence artificielle, la généralisation du solaire et des batteries, et l’électrification massive des usages. Ces trois forces ont un point commun, elles fonctionnent toutes nativement en courant continu.

La question n’est pas de savoir si le courant continu va s’imposer partout et uniformément — la physique et les réalités économiques montrent que l’AC conserve des avantages dans certains contextes, notamment pour les bâtiments existants où le coût de conversion dépasse le bénéfice. La vraie question est de savoir qui sera prêt quand cela arrivera — et qui prendra l’initiative d’influencer les marchés et les donneurs d’ordres en faveur de cette technologie disruptive là où elle s’impose.

Partie 1 — Pourquoi

Le problème que tout le monde voit, mais que personne ne nomme

Une perte d’énergie cachée dans chaque prise de courant

Voici ce qui se passe dans votre bâtiment en ce moment, sans que vous le voyiez : le réseau électrique vous envoie du courant alternatif. Vos panneaux solaires produisent du courant continu — qui est immédiatement converti en courant alternatif pour circuler dans vos câbles. Vos batteries stockent du courant continu — qui a donc été d’abord reconverti depuis l’alternatif. Et chaque appareil branché dans vos bureaux — ordinateurs, écrans, téléphones, éclairages LED, bornes de recharge — reconvertit ce courant alternatif en courant continu pour fonctionner.

Quatre conversions évitables. Chacune dissipe entre 3 et 8 % de l’énergie sous forme de chaleur. Dans un immeuble de bureaux bien géré, c’est entre 15 et 25 % de l’énergie totale qui part littéralement en fumée — à cause d’une architecture électrique conçue à l’époque où les panneaux solaires et les batteries n’existaient pas. Il faut néanmoins noter qu’une distribution en courant continu n’élimine pas toute conversion : le DC nécessite lui aussi des adaptations de tension à chaque usage (du bus principal 380 V ou 48 V jusqu’aux 5 V ou 12 V d’un équipement électronique). Ces conversions DC/DC sont cependant plus simples, plus compactes et moins dissipatives que les étapes AC/DC qu’elles remplacent.

Plus de 70 % de l’électricité mondiale, une fois produite en courant alternatif, finit par être reconvertie en courant continu avant d’être consommée. Nous avons construit un système global pour convertir de l’énergie dont nous n’avons pas besoin sous cette forme.

L’IA : l’accélérateur inattendu

L’intelligence artificielle a mis cette question sous tension — au sens propre. Les centres de calcul qui font tourner les grands modèles d’IA consomment des quantités d’énergie sans précédent. Pour donner une image concrète : un seul rack de serveurs IA de dernière génération peut consommer autant qu’une vingtaine de logements. Et cette densité énergétique double tous les deux ans.

À ces niveaux, chaque perte de conversion devient critique. Les grands acteurs technologiques — qui paient des centaines de millions de dollars de factures électriques — ont été les premiers à faire le calcul. Résultat : les centres de données les plus avancés basculent vers une distribution interne en courant continu, éliminant plusieurs étapes de conversion et gagnant jusqu’à 5 % d’efficacité globale. Sur un site qui consomme 100 MW, c’est 5 MW économisés — soit l’alimentation de 3 000 foyers.

Mais ce qui commence dans les data centers ne s’arrêtera pas aux data centers.

Le bâtiment tertiaire : la prochaine frontière

Un immeuble de bureaux moderne en 2026 ressemble de plus en plus à un mini-réseau énergétique : panneaux solaires en toiture, batteries de stockage, bornes de recharge pour véhicules électriques, éclairage LED, capteurs IoT partout, systèmes de gestion technique pilotés par des algorithmes. Chacun de ces éléments fonctionne nativement en courant continu.

La logique est convaincante pour les constructions neuves : plutôt que de convertir l’énergie solaire en courant alternatif pour la redistribuer, puis de la reconvertir en courant continu dans chaque appareil, pourquoi ne pas créer un réseau interne en courant continu qui connecte directement toutes ces sources et tous ces usages ? C’est ce que font les microgrids DC — des architectures électriques internes qui réduisent les conversions superflues et coordonnent intelligemment la production, le stockage et la consommation. Pour les bâtiments existants, le calcul est plus nuancé : remplacer une infrastructure AC fonctionnelle représente un investissement important, et le gain énergétique peut ne pas justifier le coût de conversion à court terme. La pertinence du DC s’affirme surtout lors de constructions neuves ou de rénovations lourdes intégrant solaire et stockage.

Le marché mondial des microgrids DC était valorisé à 9,7 milliards de dollars en 2025. Il devrait atteindre 50,6 milliards en 2035, avec une croissance annuelle de près de 18 %. [6]

Partie 2 — Comment

Une transition en quatre vagues, déjà en mouvement

La transition vers le courant continu ne se fera pas en un jour, ni de manière uniforme. Elle suit une logique de vagues successives, chacune rendant la suivante plus naturelle et moins coûteuse.

Première vague : les centres de données (maintenant)

C’est là que la transformation est la plus visible et la plus documentée. Les géants de la technologie — portés par les exigences énergétiques de l’IA — investissent massivement dans des architectures de distribution en courant continu. Des collaborations majeures entre fabricants d’équipements et constructeurs de puces sont en cours pour développer des standards à 800 volts en courant continu capables d’alimenter des racks d’un mégawatt. [1][3][4][5][15][17]

Pour les non-spécialistes, l’image est simple : imaginez que votre bâtiment reçoive actuellement l’électricité comme de l’eau du robinet, puis la filtre, la traite et la redistribue dans plusieurs tuyaux différents avant qu’elle atteigne chaque appareil. La nouvelle architecture, c’est un tuyau principal de haute qualité qui alimente directement chaque point de consommation, sans les étapes intermédiaires coûteuses.

D’ici 2028, 45 % des nouveaux centres de données devraient adopter une architecture de distribution en courant continu. [2]

Deuxième vague : les bâtiments tertiaires (2026–2030)

Les bureaux, hôpitaux, hôtels, aéroports et campus universitaires sont les candidats naturels de la deuxième vague. Dans ces environnements, l’équation économique est déjà en train de basculer : un bâtiment équipé de solaire, de batteries et de bornes de recharge en courant continu peut économiser entre 20 et 30 % sur sa consommation énergétique, réduire ses câblages de 50 %, et fonctionner en autonomie lors des coupures de réseau. [8][16]

Ce que cela signifie concrètement

Un bâtiment en microgrid DC est capable de se déconnecter du réseau électrique général lors d’une panne, d’une pointe de prix ou d’une alerte climatique — et de continuer à fonctionner normalement grâce à ses propres ressources solaires et batteries. C’est l’autonomie énergétique, pas comme une option, mais comme une architecture de base.

Troisième vague : les réseaux urbains et la mobilité électrique (2027–2032)

Les hubs de recharge pour véhicules électriques sont des points de convergence naturels pour les microgrids DC. Une station de recharge rapide, un parking équipé de panneaux solaires en ombrière et d’une batterie de stockage : tous ces éléments forment déjà un microgrid DC en puissance. L’étape suivante est d’éliminer la couche de distribution en courant alternatif qui subsiste encore à l’intérieur de ces installations. [7]

À l’échelle de quartiers ou de zones d’activité, des réseaux DC de district commencent à émerger — notamment aux Pays-Bas, en Corée du Sud et en Chine, où des projets pilotes démontrent qu’un quartier entier peut fonctionner sans les pertes de conversion habituelles.

Quatrième vague : les lignes de transport longue distance (2024–2040)

À grande échelle — des milliers de kilomètres — le courant continu haute tension est déjà la technologie de référence pour transporter l’énergie des zones de production renouvelable vers les centres de consommation. La Chine opère plus de 50 lignes de ce type. Les États-Unis développent des projets similaires pour acheminer l’énergie éolienne du Nouveau-Mexique vers la Californie. [9][10][11]

La raison est physique : au-delà de 400 à 500 kilomètres, le courant alternatif perd trop d’énergie en chemin. Le courant continu, lui, maintient son efficacité sur des milliers de kilomètres — avec l’avantage supplémentaire de pouvoir connecter des réseaux qui fonctionnent à des fréquences différentes.

Partie 3 — Ce que cela change

L’industrie travaille — mais ne parle pas encore

Voici l’observation la plus stratégique de cette analyse, et sans doute la plus importante pour les décideurs : les grands acteurs de l’infrastructure bâtiment travaillent activement sur la transition DC. Mais aucun d’entre eux ne le dit publiquement — du moins pas sur le segment des bâtiments tertiaires.

Ce silence n’est pas de l’ignorance. C’est de la prudence stratégique — compréhensible, mais temporaire.

Ce qui se passe en interne

Les preuves de ce travail en coulisses sont nombreuses et concrètes :

  • Schneider Electric est membre fondateur de Current/OS et de l’Open DC Alliance — deux consortiums dédiés aux standards du courant continu. L’entreprise a développé un convertisseur InterLink pour connecter réseaux AC et DC, et a ouvert un centre d’expérimentation dédié au courant continu. [12][13]
  • Eaton a présenté son architecture 800 V DC à la conférence Open Compute Project en octobre 2025 et co-développe des solutions avec NVIDIA pour les racks IA de très haute densité. Son chief architect a déclaré publiquement : « Un rhinocéros arrive — il faut élargir la porte à temps. » [14]
  • Legrand, dont on parle moins sur ce sujet, participe depuis 2016 au programme de recherche du Département de l’Énergie américain sur les bâtiments DC — aux côtés de Cisco, Lawrence Berkeley National Laboratory et d’autres partenaires de premier plan. [15]
  • Johnson Controls a réalisé l’un des premiers grands projets pilotes de microgrid DC à échelle commerciale — le plus grand du monde à l’époque — dans un centre de distribution Honda en Californie. [16]
  • ABB, dont les activités dans les microgrids DC et les infrastructures de recharge sont déjà documentées, poursuit également des développements internes sur le sujet.

La disruption AC→DC est déjà en marche dans les laboratoires, les workgroups et les roadmaps produits des grands acteurs du secteur. Ce qui manque encore, c’est un narratif capable d’enclencher le mouvement, comme l’a fait l’industrie du véhicule électrique, et de fédérer les marchés ainsi que les donneurs d’ordres autour de cette nouvelle trajectoire technologique.

Pourquoi le silence — et pourquoi il ne durera pas

La raison de ce silence est simple à comprendre : l’essentiel du chiffre d’affaires des acteurs établis repose sur des produits et des infrastructures en courant alternatif — tableaux de distribution, disjoncteurs, câblages, onduleurs. Annoncer que l’architecture concurrente est supérieure, c’est dévaloriser son propre catalogue. Personne n’a intérêt à être le premier à tirer sur sa propre base installée.

Mais cette logique a une limite dans le temps. Quand les premiers grands bâtiments certifiés DC commenceront à afficher des économies d’énergie de 20 à 30 %, quand les labels de performance énergétique intégreront les critères DC, quand les investisseurs immobiliers demanderont à leurs gestionnaires pourquoi leur immeuble fait encore tourner des convertisseurs inutiles — le silence deviendra intenable.

Et les acteurs qui auront parlé en premier — qui auront nommé la disruption avant qu’elle soit évidente — seront ceux qui auront construit leur légitimité sur ce sujet.

Le rôle des standards : la bataille décisive

La transition vers le courant continu ne se fera pas par décret technologique. Elle se fera par les standards — et cette bataille est en cours maintenant. Des initiatives comme Current/OS, l’EMerge Alliance, l’Open Compute Project, et les travaux de l’IEEE et de la NEMA définissent en ce moment les règles du jeu pour les 50 prochaines années.

Les entreprises et organisations qui participent à ces travaux — qui contribuent à définir les niveaux de tension, les protocoles de sécurité, les certifications produits — auront un avantage structurel considérable sur celles qui attendront les standards publiés pour réagir.

La question qui se pose dès aujourd’hui aux acteurs de l’immobilier, de la construction et de la gestion technique des bâtiments est la suivante : participerez-vous à l’écriture de ces standards, ou les découvrirez-vous une fois publiés ?

Conclusion

Ce que les dirigeants doivent comprendre — et décider — maintenant

Synthèse exécutive

La transition du courant alternatif vers le courant continu n’est pas une hypothèse de travail pour 2035. C’est une réalité en cours de déploiement dans les data centers, une logique économique déjà démontrée dans plusieurs bâtiments pilotes, et un chantier de standardisation qui se joue maintenant dans les comités techniques internationaux. Cette transition ne sera pas uniforme : l’AC restera pertinent dans de nombreux contextes existants, et le DC ne supprime pas toute conversion — il en réduit le nombre et l’impact. C’est dans les nouvelles constructions et les environnements à forte densité énergétique que les gains sont les plus significatifs et les plus immédiats.

Quatre priorités stratégiques pour agir dès aujourd’hui :

  • Construction et rénovation : tout projet de construction ou de rénovation lourde démarrant en 2025–2027 doit intégrer la compatibilité DC dès la phase de conception — pas comme une option, mais comme une infrastructure prête à accueillir le changement sans travaux supplémentaires.
  • Intégration systémique : les organisations qui traitent l’énergie, le stockage, la mobilité électrique et le numérique comme des systèmes séparés rateront la transition. L’enjeu est d’intégrer ces briques dans une architecture unique — ce que le courant continu rend naturel.
  • Standards : les 18 à 24 prochains mois sont décisifs pour les standards. Les entreprises qui participent à leur élaboration — dans les groupes de travail techniques, les alliances sectorielles, les commissions de normalisation — définiront les règles du marché de demain. Les autres les subiront.
  • Rôle de l’expert : plus la transition est complexe — bâtiment existant, mix de sources, contraintes réglementaires — plus le rôle d’un expert indépendant est déterminant. Ni les équipementiers, ni les bureaux d’études généralistes ne sont en position neutre sur ces choix. Se faire accompagner par des spécialistes maîtrisant à la fois la physique des réseaux DC, les modèles économiques et les standards en cours d’élaboration est une décision stratégique à part entière.

La guerre des courants a été tranchée en 1893. Elle se rejoue aujourd’hui — et cette fois, la physique, l’économie et l’urgence climatique penchent dans la même direction — non pas pour remplacer l’AC partout du jour au lendemain, mais pour faire du DC le choix naturel de toute infrastructure énergétique pensée pour les 30 prochaines années.

Sources & références

Réf. Source Date Domaine
[1]
In Edison's Revenge, Data Centers Are Transitioning From AC to DC
IEEE Spectrum
Mars 2026 spectrum.ieee.org
[2]
2026 Data Center Power Report
Bloom Energy
Janv. 2026 bloomenergy.com
[3]
How Data Centers Redefined Energy and Power in 2025
Data Center Knowledge
Déc. 2025 datacenterknowledge.com
[4]
Will the Data Center of the Future Be AC or DC?
Data Center Knowledge
Août 2025 datacenterknowledge.com
[5]
Rethinking Energy: How Data Centers Are Adapting
Data Center Knowledge
Févr. 2026 datacenterknowledge.com
[6]
Global DC Microgrid Market Report
Market Research / One-Off Global Market Insights
Févr. 2026 marketresearch.com
[7]
Exploring DC Microgrid: Advanced Applications
ScienceDirect
Avr. 2025 sciencedirect.com
[8]
Energy Efficiency: The Rise of DC Microgrids
Buildings.com
2025 buildings.com
[9]
Connecting the Country with HVDC
U.S. Department of Energy
2024 energy.gov
[10]
Harnessing HVDC Transmission as a Transformative Force
Utility Dive
Mai 2025 utilitydive.com
[11]
Building the Future Transmission Grid
IEA
2025 iea.org
[12]
Direct Current Alliances & DC Microgrids
Schneider Electric
Juil. 2025 blog.se.com
[13]
Direct Current for Smarter Energy
Schneider Electric
Nov. 2025 se.com
[14]
Next-Generation 800 VDC Architecture for AI Factories
Eaton
Oct. 2025 eaton.com
[15]
Résultats annuels 2025
Legrand
Févr. 2026 businesswire.com
[16]
OpenBlue Net Zero Buildings as a Service
Johnson Controls
2025 johnsoncontrols.com
[17]
Data Center DC Embraces 800V Power Shift
IEEE Spectrum
Mars 2026 spectrum.ieee.org